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Entretien avec … Saimir Pirgu

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Le ténor Saimir Pirgu fait actuellement une très belle carrière, qui le mène sur les plus grandes scènes d’opéra à travers le monde. Le public parisien a pu l’écouter à plusieurs reprises, et pourra le retrouver à la fin de l’année 2018, pour une production très attendue de La Traviata au Théâtre des Champs-Elysées

Comment êtes-vous venu au chant ? Pouvez-vous nous parler de vos débuts ?

La passion du chant m’a toujours habité. Depuis tout petit, j’ai toujours aimé chanter, exécutant des chansons populaires devant un petit public d’amis et de connaissances. Comme je l’ai toujours affirmé, je me perçois comme un produit des 3 Ténors. En effet, c’est grâce à eux que j’ai choisi la voie du chant. J’avais 13 ou 14 ans quand j’étais à Elbasan, une petite ville industrielle d’Albanie ; le régime communiste était terminé, et j’ai vu à la télévision le concert des 3 Ténors à Caracalla. J’en suis resté fasciné. J’ai enregistré le concert et je l’ai écouté des milliers de fois. A ce moment, j’ai décidé que le chant serait ma vie.

J’avais à peine 18 ans, j’étais diplômé de violon et j’ai décidé de quitter l’Albanie pour aller en Italie. J’ai été admis au Conservatoire de Bolzano et j’y ai rencontré le Maestro Vito Brunetti qui voulait que je sois dans sa classe et croyait beaucoup en moi. A l’âge de 20 ans, j’avais déjà remporté le Concours Enrico Caruso de Milan, ainsi que le Concours Tito Schipa de Lecce. Peu après, Claudio Abbado m’a demander de faire une audition et m’a choisi pour travailler ensemble. En février 2004, j’ai chanté sous sa direction Cosi fan tutte à Ferrare, Modène et Reggio d’Emilie. En avril 2004, j’ai ensuite débuté au Staatsoper de Vienne, puis au Festival de Salzbourg en août de la même année.

Etait-ce difficile d’étudier dans l’Albanie communiste des années 1980 ?

Non, en réalité, un des rares aspects positifs du régime communiste était à mon sens de pouvoir s’engager dans le développement de la préparation musicale des jeunes talents. Quand j’étais à l’école primaire, le système communiste, qui touchait à sa fin, incitait le système scolaire albanais à travers différents cours musicaux, activités extrascolaires et diverses opportunités de pratiques artistiques pour les enfants qui avaient de bonnes dispositions. Un peu par choix et un peu du fait du système, je me suis retrouvé à étudier le violon. J’étais diplômé mais je ne me suis jamais arrêté de chanter. L’étude d’un instrument a notablement contribué à parfaire mon éducation musicale. L’Albanie est un pays qui a une belle tradition de musique classique.

Après la second guerre mondiale, nos musiciens ont essentiellement étudié en URSS, recevant ainsi une formation musicale purement russe. Dans les années suivantes, le régime communiste albanais a encouragé l’éducation musicale des jeunes gens, permettant non seulement le développement d’une tradition plus locale et moins influencée, mais aussi l’existence de musiciens techniquement très affutés.

Comment définiriez-vous votre voix actuellement ? 

Je suis un ténor lyrique. Le Duc de Mantoue dans Rigoletto, Rodolfo dans La Bohème, Werther, Faust dans La Damnation de Faust, Roméo, Nemorino dans l’Elixir d’amour et Edgardo dans Lucia di Lammermoor sont actuellement les rôles les mieux adaptés à ma voix, et en même temps les plus appréciés par le public lyrique.

En novembre 2018, vous chanterez dans La Traviata au Théâtre des Champs-Elysées. Pouvez-vous nous parler de ce projet ? 

Je suis extrêmement heureux de revenir au Théâtre des Champs-Elysées avec un opéra comme La Traviata, que j’ai chanté dans plus de 20 nouvelles productions partout dans le monde. A Paris, ce sera ma 100e représentation de cet opéra et j’en suis extrêmement ému. J’aurai le plaisir de collaborer notamment avec la metteur en scène Deborah Warner, avec laquelle j’ai déjà travaillé sur cette production de La Traviata au Theater an der Wien.  Le plaisir sera double puisque je serai dirigé par le chef d’orchestre Jérémie Rhorer, un musicien exceptionnel et je suis très curieux de connaître et de partager ses idées musicales sur l’opéra le plus représenté dans le monde.

Vous avez débuté à l’Opéra de Paris en 2010. Aimez-vous chanter ici ?

C’est vrai, j’ai débuté à l’Opéra de Paris en 2010 avec Gianni Schicchi. J’aime Paris et je suis ravi d’avoir déjà pu me produire dans quatre de ses plus beaux théâtres : le Châtelet, l’Opéra Bastille, le TCE et le Palais Garnier. J’ai aimé chacun de ces quatre théâtres, très différents les uns des autres, avec chacun ses caractéristiques et son identité.

Chanter à l’Opéra Bastille est assurément une expérience très émouvante, puisque c’est l’un des plus grands théâtres au monde. Cela nécessite d’affronter un espace très large et de bien contrôler l’émission et la projection de la voix et de faire attention à ses mouvements. J’ai toutefois également beaucoup aimé le Palais Garnier, où j’ai interprété en 2013 La Clémence de Titus, dans une production de Willy Decker, ainsi que la Philharmonie de Paris, où j’ai récemment chanté le Requiem  de Verdi, et qui est pour moi une salle splendide.

Aimeriez-vous chanter de la musique baroque ?

Pourquoi pas, car j’aime beaucoup la musique baroque. L’unique désagrément est qu’aujourd’hui, il faut être très spécialisé pour s’attaquer à ce type de répertoire. J’ai eu la chance de collaborer plusieurs fois avec Nikolaus Harnoncourt, en particulier dans le rôle-titre d’Idoménée. C’est un chef extraordinaire, une référence en matière de musique baroque et dans Mozart. Avec des chefs de son calibre, j’aimerais beaucoup essayer d’interpréter Mozart, Gluck ou d’autres compositeurs baroques. L’art lyrique est né à l’époque baroque et je crois que chanter un répertoire plus lyrique n’empêche d’aborder le répertoire plus ancien. Il est important dans ce cas d’être guidé dans son apprentissage par des grands chefs qui ont une vision large de la réalité musicale de l’époque.

Quels rôles aimeriez-vous aborder à l’avenir ?

Tout dépendra de la façon dont se développera ma voix. La voix est l’unique instrument que nous ne sommes pas en mesure de contrôler, car elle est à l’intérieur de nous, elle vit avec nous, elle croît et murît en suivant le développement de notre corps. Une chose est certaine : je continuerai de chanter des rôles adaptés à ma vocalité. Je fais très attention à l’avancée de ma carrière et, au fur à mesure que ma voix évoluera, je continuerai à élargir mon répertoire, m’approchant avec respect des partitions et conscience des nouveaux rôles. Il est très important pour un jeune chanteur d’expérimenter : si l’expérimentation est faite consciencieusement, ses résultats peuvent être très utiles pour définir les limites de son propre répertoire, et en même temps, pour découvrir de nouveaux rôles.

Avec quels artistes aimeriez-vous travailler à l’avenir ?

Je n’ai pas de préférence particulière en ce sens, mais je peux dire que normalement, je me trouve toujours bien avec ceux qui ont l’amour de faire de la musique ensemble. Je cherche toujours à instaurer un bon feeling avec ceux, ce qui est toujours important pour la bonne réussite du spectacle. J’ai commencé ma carrière très jeune et j’ai eu la chance de collaborer avec de nombreux artistes extraordinaires et de haut niveau auprès desquels j’ai tant appris, comme par exemple Bryn Terfel, Richard Jones, Angela Gheorghiu, Diana Damrau, Plácido Domingo et beaucoup d’autres encore.

En 2014, vous avez été obtenu la nationalité italienne. Comment avez-vous vécu ce moment ?

L’Italie est un pays que j’aime pour l’art, et qui m’a beaucoup donné. J’ai passé la moitié de ma vie en Italie, j’ai étudié le chant au Conservatoire Monteverdi de Bolzano. Je vis à Vérone et je suis très fier que le Président de la République italienne m’ait accordé la nationalité italienne en 2014. L’Albanie est pourtant toujours en moi. Je suis et je demeure Albanais d’origine et de caractère ; je me sens italien par mon métier, le chant, qui est aussi ma vie. L’Albanie représente le coeur et l’Italie, l’art.

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