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Opéra de Paris : la grève de trop

Opéra de Paris : la grève de trop

Depuis le 5 décembre 2019, aucune représentation ne s’est tenue dans le plus grand théâtre lyrique d’Europe. Ceci tombe au pire moment : comme chaque année, les spectacles de danse proposés pour les fêtes (Raymonda, Le Parc) devaient remplir les deux salles de l’institution.

Cette situation catastrophique, qui fait bien sûr écho au projet en cours de réforme des retraites, aurait pour le moment fait perdre près de 20 millions d’euros à l’Opéra de Paris, soit 10% de son budget annuel. Comme l’a récemment souligné Stéphane Lissner, directeur de l’Opéra de Paris, des investissements importants et des spectacles vont ainsi devoir être annulés pour les années à venir.

Le régime de retraites de l’Opéra de Paris

Pour rappel, le projet de réforme de retraites prévoit de supprimer tous les régimes spéciaux. Seuls deux existent dans la culture : celui de l’Opéra de Paris et celui de la Comédie Française. Autrement dit, la quasi-totalité des salariés de la culture cotise actuellement au régime général, sans avantage spécifique (en termes de pénibilité notamment).

Le régime spécial de retraites de l’Opéra de Paris est donc unique en France et une quasi-exception dans le monde. Unique en France, car tous les salariés du spectacle ne bénéficient pas de régime spécial : ainsi, un danseur de l’Opéra de Lyon ou un musicien de l’Opéra de Rennes cotisent au régime général, et n’ont aucun des avantages spécifiques du régime de l’ONP (par exemple : la perception d’une pension de retraites de 1 000 euros par mois après 42 ans pour les danseurs de l’Opéra de Paris). À 42 ans, 99% des danseurs (hors ceux de l’Opéra de Paris) doivent actuellement envisager une reconversion, sans aucune aide spécifique.

Par ailleurs, tous les danseurs des plus prestigieuses institutions internationales (Scala de Milan, Royal Opera de Londres, Bolshoï) ne bénéficient pas non plus de régime spécial de retraites. Pour les danseurs, selon cette étude, dans quelques rares pays seulement (Norvège, Hongrie, Pologne, Lettonie et France donc), il existe un âge de départ à la retraite anticipé.

« In many countries there is no specific retirement age for dancers; it is the same age as for any other workers in other sectors i.e. at least at the age of +/- 62 »

De notre point de vue, l’existence d’un régime spécial à l’Opéra de Paris ne se justifie donc en aucun cas, même s’il faut du coup mettre en place un dispositif très encadré (et financé) pour la reconversion des futurs salariés de l’institution (en effet, selon la réforme ne s’appliquera pas aux salariés actuels mais aux entrants à partir de 2020).

Étendre le régime de retraite de l’ONP à l’ensemble des professionnels du spectacle en France aurait un coût annuel de 1 milliard d’euros

Une des propositions des défenseurs du régime spécial de retraite de l’ONP, serait d’étendre ce régime à l’ensemble des professionnels du spectacle en France, afin d’aligner « vers le haut » les régimes de retraite.

Si l’on étendait le régime de retraite de l’ONP à l’ensemble des professionnels du spectacle en France, soit 186 000 salariés, le coût annuel serait de 1 milliard d’euros.

Calcul : (186 000 / 2 500 ) [nombre de salariés du spectacle / nombre de salariés de l’ONP] x 14 millions [coût annuel pour l’Etat du régime de retraite de l’ONP] = 1 041 millions d’euros.

Si l’on étendait le régime de retraite de l’ONP aux seuls danseurs, le coût annuel serait de 150 millions d’euros.

Calcul : 1 041 millions [coût estimé pour l’ensemble des salariés du spectacle] x 15% [part des danseurs parmi les pensionnés du régime de l’ONP] = 156 millions d’euros

Une réforme des retraites qui semble pourtant plutôt favorable aux salariés du spectacle

Si elle supprime le régime de retraites de l’Opéra de Paris, la réforme des retraites en cours présente plusieurs avancées pour les salariés du spectacle, et en particulier pour les femmes et les plus précaires.

D’une part, toutes les périodes d’emploi seront comptabilisées pour le calcul des droits à la retraite, ce qui est particulièrement impactant dans le spectacle, où les contrats très courts sont fréquents.

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D’autre part, les périodes de non-emploi (chômage, maternité, maladie, etc.) seront également bien mieux prises en compte, ce qui là encore améliorera le niveau de la retraite des salariés du spectacle.

Enfin, la création d’une retraite minimale à 1 000 euros pourra bénéficier à un nombre important de salariés du spectacle, puisque, malheureusement, une part importante touche actuellement une pension inférieure au seuil de 1 000 euros. Ainsi, une étude du Deps montrait qu’en 2009, la pension moyenne de retraite d’un intermittent du spectacle était de 1 500 euros.

Non, la réforme des retraites ne « met pas la culture en danger »

Pour toutes ces raisons, il nous semble donc erroné de dire que la suppression du régime spécial des retraites de l’Opéra de Paris met la « culture en danger », comme l’affirme les salariés grévistes. Bien au contraire, si l’on considère l’ensemble du monde du spectacle, beaucoup de situations individuelles en termes de retraite seront améliorées.

Il est tout aussi exagéré de prétendre que la fin du régime spécial « ne permettrait pas de préserver l’excellence et le professionnalisme qui sont au cœur de l’identité de notre Maison ». Comment font tous les grands ballets un peu partout dans le monde ?

On peut en outre s’interroger sur certaines modalités « particulières » (pour rester poli) de la grève actuelle : annulations des spectacles le jour même notamment. Stéphane Lissner semble avoir raison de redouter une « relation durablement abîmée » avec le public…

Il y a en France beaucoup de structures qui prennent des risques, ne bénéficient d’aucun financement public, dont les salariés enchaînent les contrats courts, sans régime spécial de retraite. En tant que passionnés de la musique classique, de l’opéra et de la danse, ce sont ces salariés et ces structures que nous souhaitons défendre et encourager. Pour eux, le projet de réforme des retraites est une avancée.

Chacun son combat !

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