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Entretien avec … Julie Fuchs

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Certaines chanteuses ou certains chanteurs vous marquent à tout jamais, dès lors que vous les entendez pour la première fois. C’est le cas de Julie Fuchs, que nous avions découvert, éblouis, en 2012 à l’Opéra Comique. Depuis, la soprano française va de succès en succès : contrat discographique avec Deutsche Grammophon, triomphes sur les plus grandes scènes et festivals internationaux.

On retrouvera Julie Fuchs cette saison à trois reprises à Paris : Nanetta dans Falstaff de Verdi (qu’elle vient de chanter à l’Opéra Bastille), avant un Comte Ory très attendu à l’Opéra Comique et la reprise au Théâtre des Champs-Elysées d’une Alcina déjà mythique, en provenance de Zurich.

Photos : Sarah Bouasse / JulieFuchs.com

Notre chronique du Comte Ory à l’Opéra Comique est en ligne !

Quand avez-vous choisi d’étudier le chant, puis d’en faire votre métier ?

J’ai commencé par étudier le violon, avec tout ce qui va avec : solfège, orchestre, musique de chambre. Dans le même temps, je chantais dans un quintette vocal a capella, on faisait notamment du jazz vocal. Je chantais aussi mes propres compositions dans un groupe plutôt pop/variété. Je pratiquais également le théâtre. Finalement, la réunion de tout ceci m’a naturellement tournée vers l’opéra, qui était la discipline « totale », englobant le tout. J’ai alors commencé à étudier le chant, d’abord au Conservatoire d’Avignon, puis au CNSM à Paris.

Vous décidez en 2013 d’intégrer la troupe de l’Opéra de Zurich, pour deux années. Était-ce un choix difficile à faire, à un moment où votre carrière commençait à prendre de l’essor ?

Quand on m’a proposé d’intégrer la troupe à Zurich, je sortais quasiment du Conservatoire, je n’avais pas encore fait le concours Operalia, ni eu de Victoire de la Musique. Je savais que je voulais expérimenter d’être dans une troupe, de vivre à l’étranger, donc c’était une décision assez facile à prendre. Et ce d’autant plus que l’Opéra de Zurich possède l’une des plus belles troupes au monde, avec une histoire ; des artistes tels que Jonas Kaufmann ou Piotr Beczala en ont fait partie. Pour moi, c’était une très belle manière de démarrer ma carrière. Mais il est vrai que, par la suite, quand tout s’est accéléré pour moi et que j’ai dû refuser de belles  propositions du fait de mes engagements à Zurich, cela a été plus difficile.

Mais il faut avancer et puis, je faisais partie de la troupe, mais ce n’était pas si contraignant, je ne faisais que trois productions par an. Cette expérience m’a permis de faire des rencontres artistiques ou amicales importantes, d’avoir un rapport privilégié avec l’équipe de direction pour réfléchir à des projets intéressants pour moi. C’est chouette d’avoir ceci en début de carrière. J’aime maintenant retourner à Zurich, car j’aime retrouver les gens avec qui j’ai travaillé là-bas.

En 2013, vous remportez le 2e prix du concours Operalia. Quand avez-vous décidé de participer à ce concours ?

J’étais encouragé par mon agent, et puis je me suis dit à l’époque que, en quelque sorte, cela me permettrait de faire quinze auditions en une seule fois ! C’était à Vérone, et l’occasion de se présenter devant un jury de grands directeurs de théâtre. C’est d’ailleurs juste après la finale du concours que le directeur du Staatsoper de Vienne de l’époque, Dominique Meyer, m’a proposé de venir chanter dans son théâtre.

Vous avez travaillé à vos débuts avec Marc Minkowski, quel regard portez-vous sur cette collaboration ?

Marc Minkowski aime vraiment les chanteurs, le théâtre. Il se passe toujours quelque chose  en concert avec lui et ses Musiciens du Louvre. Il fait confiance aux jeunes chanteurs, on a de la chance de l’avoir. J’ai fait avec lui Les Boréades à Aix, puis ensuite mes débuts à l’Opéra de Paris dans La Folie de Platée. Nous avons très envie de retravailler ensemble et j’espère que cela se fera rapidement.

A quel moment de votre carrière vous êtes-vous plus spécifiquement intéressée à l’opéra baroque ?

C’est venu assez naturellement pendant mes études, avec mes professeurs. Assez vite, j’ai travaillé avec des ensembles sur instruments d’époque : Les Talens Lyriques, Le Concert Spirituel, Le Cercle de l’Harmonie par exemple. Mais je n’ai jamais décidé d’en faire ma spécialité, à tel point que j’ai dû formuler à un moment de ma carrière que je ne souhaitais pas faire uniquement de l’opéra baroque. Maintenant, c’est presque l’inverse : j’ai dit récemment à mon agent que j’avais assez peu de productions baroques de prévues, mais que j’aimerais beaucoup en faire ! Je vais toutefois chanter Poppée dans une nouvelle production de Calixto Bieito et Ottavio Dantone du Couronnement de Poppée de Monteverdi en juin et juillet 2018 à Zurich.

Vous venez de débuter à l’Opéra Bastille dans Nanetta de Falstaff, quel regard portez-vous sur cette expérience et sur le fait de chanter dans une si grande salle ?

C’est encore tout frais, mais l’Opéra Bastille est en fait plus impressionnante vu de la salle que de la scène ; des collègues m’ont confirmé avoir cette même impression. En fait, ce n’est pas vraiment la grandeur de la salle qui importe, mais plutôt les sensations acoustiques qui diffèrent : à Bastille, on s’entend très bien sur scène, mais avec l’impression d’avoir moins de retour de la salle. Cette première expérience à Bastille m’a donc appris à chanter davantage avec mes sensations, et moins avec mon oreille.

De toute façon, avant de chanter dans une nouvelle salle, on se fait toujours des idées, mais finalement c’est le quotidien et le travail qui reprennent le dessus. Quelle que soit la salle, il y a un régisseur, des techniciens, un concierge. Une scène est une scène. Et la scène c’est la maison.

Pour la suite de votre carrière, allez-vous faire spécifiquement attention à ne pas multiplier des prises de rôle dans de trop grandes salles ?

Evidemment, il faut faire attention, mais ce n’est pas forcément en lien avec la taille de la salle. Dans certaines salles plus petites, l’orchestre sonne trop fort par exemple, et c’est encore plus difficile. Il y a également la dimension théâtrale à prendre en compte : dans une grande salle, on ne fait pas le même travail que dans une salle plus petite. Revenir à l’Opéra Comique dans quelques semaines est ainsi une grande bouffée d’oxygène pour moi : chaque regard se verra et je jouerai pour tout le monde, jusqu’au dernier rang.

Vous y chanterez La Comtesse Adèle dans Le Comte Ory, rôle que vous avez abordé pour la finale du concours Operalia…

Oui en effet. Rossini est l’un des répertoires dans lequel je me sens, vocalement, la plus épanouie. Je suis très heureuse de faire cette production, tout comme cela était le cas pour Le voyage à Reims à Zurich en 2015-2016.

Quels rôles aimeriez-vous aborder à l’avenir ? Pensez-vous à la Traviata par exemple ?

La Traviata, oui évidemment comme pour beaucoup de sopranos. Mais, il y a d’autres Verdi que j’aimerais aborder avant, comme Gilda dans Rigoletto par exemple. Et puis il y a plein d’autres rôles et répertoires qui me font très envie : Mélisande, Ann Trulove, Lulu, Cleopatra… Et ces rôles-là je peux les faire maintenant! On m’a déjà proposé de chanter Manon, Juliette, ou les rôles féminins des Contes d’Hoffmann, mais je préfère attendre encore un peu. Dans les années à venir, je vais chanter Rossini, Donizetti mais aussi du Mozart. J’adorerais chanter Sophie du Chevalier à la Rose ; en attendant, j’ai du Richard Strauss qui arrive dans les années à venir !

Pour les prises de rôle, je crois beaucoup aux rencontres. Parfois, on se dit « dans cinq ans, j’aimerais faire tel ou tel rôle », et puis quand on y est, on se dit qu’on a envie de faire autre chose. Choisir un rôle est très difficile, mais chaque choix passé me permet de faire le suivant. On tire des leçons, on se construit. Il faut être bien entourée, ce qui est mon cas. Et il faut également prendre en compte tous les aspects : par exemple, celui de l’équipe artistique (chef, metteur en scène) qui sera présente. Ou encore le lieu où l’on chantera : le théâtre mais aussi la ville. On reste parfois plus de 2 mois dans la même ville pour une nouvelle production…  Il faut prendre plusieurs paramètres en compte avant de choisir.

En mars 2018, vous reprenez, au Théâtre des Champs-Elysées, le rôle de Morgana de la magnifique production d’Alcina de Zurich.

Je suis très contente d’emmener, en quelque sorte, cette production à Paris. C’est une magnifique production, dans laquelle tout le monde est à son meilleur. Elle a réellement marqué mon passage à Zurich. Parfois, quand j’étais à Zurich, il m’arrivait de me sentir un peu loin de tout, du public français même, et, d’une certaine façon, revenir à Paris avec cette Morgana d’Alcina (qui sera sans doute ma dernière Morgana) sera une façon de boucler la boucle !

En 2014, pendant les répétitions de cette Alcina à Zurich, vous aviez posté un message sur votre compte Facebook, dans lequel vous sembliez très impressionnée par Cecilia Bartoli, qui venait de chanter le grand aria “Ah mio cor” …

Oui, je m’en souviens très bien, c’était la dernière répétition avant le break de Noël, et on avait terminé comme cela, avec Cecilia qui chantait « Ah mio cor ».  Voir travailler cette magnifique artiste avec le metteur en scène, Christof Loy, c’était quelque chose de très beau. Elle qui est une star du chant, la voir accepter d’entrer dans la zone de fragilité que lui proposait Christof Loy,  pleine d’humilité et de simplicité, c’était magnifique. Sur cette mise en scène, pendant l’aria “Ah mio cor”, j’ai la chance d’être sur scène avec Cecilia. Et à chaque fois, à chaque représentation –  il y en a eu maintenant près d’une vingtaine à ce jour -, c’était comme si je n’avais rien à jouer, tout était si évident. C’était bouleversant, je ne savais plus si c’était Morgana ou moi-même qui pleurait.

Est-ce important pour vous de chanter avec des ensembles anciens, par exemple dans Mozart ou Rossini ?

Je me suis fait cette réflexion en septembre dernier alors que je sortais des représentations de Don Giovanni à Aix, données sur instruments d’époque avec le Cercle de l’Harmonie. Je venais de commencer à chanter Giunia dans Lucio Silla de Mozart à Madrid, avec l’orchestre de l’opéra, qui joue sur instruments « modernes ». Et cela a été vraiment un choc et j’ai réalisé à quel point il était merveilleux de chanter Mozart accompagnée d’instruments d’époque. Bien sûr, l’orchestre de l’Opéra de Madrid a un son merveilleux, ce n’est pas du tout le problème, mais c’est vraiment autre chose.

A ce jour, je n’ai encore jamais chanté Rossini avec des instruments d’époque. Ce sera le cas en décembre pour Le Comte Ory à l’Opéra Comique, avec l’Orchestre des Champs-Elysées dirigé par Louis Langrée. Quoiqu’il en soit, tout le travail qui a été effectué par les ensembles baroques depuis des décennies porte ses fruits : les orchestres “modernes” se nourrissent de ceci, et c’est formidable.

Comment avez-vous abordé ce rôle de Giunia dans Lucio Silla, qui est terrifiant de difficulté ?

C’est un rôle monstrueux et c’était un réel challenge. Je l’ai très bien préparé et cela m’a appris que … j’aimais les challenges ! Cela nous pousse en effet à faire le meilleur. J’étais très concernée par cette Giunia, j’avais beaucoup préparé le rôle, et je suis arrivée à la première répétition, comme une bête en cage prête à sortir. Dans cette vocalité très instrumentale, on sent le jeune Mozart, qui écrivait sans doute davantage en pensant à des instruments qu’à des voix. Il y avait en plus un côté animal dans la mise en scène de Claus Guth, qui faisait de Giunia une femme très forte, qui résiste. J’ai adoré chanter ce rôle. C’est finalement dans les rôles dans lesquels le challenge était le plus fort que je me suis le plus épanouie jusqu’à maintenant.

Avez-vous des projets au disque ?

Mon prochain disque sera enregistré en juillet prochain, et sera consacré au répertoire que chante en ce moment : Rossini, Donizetti notamment. Je suis très contente d’aborder ce répertoire au disque. Ce sera représentatif de ce que je suis, en tant que chanteuse d’opéra.

Quels rôles mozartiens aimeriez-vous chanter à l’avenir ?

J’ai adoré chanter Zerline à Aix cet été, ainsi que travailler sur la production de Jean-François Sivadier, mais je ne suis pas sûre de chanter à nouveau ce rôle à l’avenir. J’ai plusieurs Susanna de prévues, c’est un rôle qui m’apporte beaucoup de joie. Je vais également chanter Despina l’année prochaine avec Riccardo Muti, ainsi que ma première Pamina à Hambourg. J’aimerais aborder Illia dans Idoménée, et voire même Elettra dans ce même opéra. Mozart, tout comme Rossini, est un compositeur qui a une influence positive sur mon moral, sur ma voix. Et je peux vous l’assurer : à chaque production de Mozart,  il y a une atmosphère d’ensemble qui est belle, c’est assez incroyable.

Avez-vous l’impression d’appartenir à une “nouvelle génération” de chanteurs français, aux côtés par exemple de Sabine Devieilhe ou de Marianne Crebassa ?

Je ne sais pas : nous n’avons pas vraiment de recul là-dessus en fait. Et puis, on voyage beaucoup, le milieu lyrique est très international. Ce qui est formidable est d’avoir un ensemble de chanteurs français, qui prononce bien la langue française et qui aime la chanter. C’est une grande satisfaction de savoir que dans les années à venir, le répertoire français sera servi et porté également à l’étranger par de très bons artistes.

Avec quels artistes aimeriez-vous travailler ?

Si on me proposait de chanter Jonas Kaufmann, je ne dirais pas non ! En fait, cela a failli déjà se faire. Sinon, j’aimerais travailler avec Abbado, Chéreau, Bernstein, mais je crois que c’est raté ! Plus sérieusement, j’ai eu la chance de rencontrer beaucoup d’artistes formidables et de formuler le désir de retravailler avec eux dans le futur. Ce sera chose faite pour certains. Dans notre métier, il y a toujours des nouvelles rencontres, mais c’est beau également de retrouver les gens.

Comment avez-vous été contactée pour participer à l’album de reprises de Barbara (Elles & Barbara) ?

Cela s’est fait très rapidement, par ma maison de disque. Étant la seule chanteuse lyrique du projet, j’avais toutefois indiqué que je préférais ne faire de reprise “façon opéra”. On m’a proposé plusieurs chansons à reprendre, mais cela ne collait pas forcément, et j’ai finalement proposé “Göttingen”, qui est une de mes chansons préférées de Barbara. Elle me parle beaucoup. Les personnes de ma génération n’ont pas connu la guerre, ni même nos parents. Pourtant, la guerre est tout près de nous ; d’une certaine manière, quand on a peur de l’autre, c’est qu’elle est même déjà là.

Malgré votre emploi du temps chargé, avez-vous le temps de vous consacrer à des hobbys ?

J’ai beaucoup de passions, et j’essaye d’y consacrer du temps. J’aime voir mes amis, cuisiner, dessiner, faire du yoga, danser, j’adore danser, (je me suis remise au tango récemment), aller  au théâtre quand je suis libre le soir, aller au musée. Nous chanteurs avons des horaires de travail plutôt atypiques, mais quelques fois c’est un avantage : par exemple, on peut aller au musée quand il n’y a personne !

C’est vrai que la vie de chanteur est bizarre, mais je suis tellement heureuse de faire ce métier. Pendant de longues périodes, je ne vois pas mes proches, mais je peux prévoir à l’avance les moments où j’aurai le temps de les retrouver. Je les préviens alors et on se retrouve tous. Cela crée d’autres manières de vivre les relations. Et ce métier a plein d’autres aspects positifs : on visite d’autres villes, on rencontre beaucoup de nouvelles personnes.

Quel regard portez-vous sur les réseaux sociaux et l’utilisation qui en est faite dans le monde de l’opéra ?

Comme pour beaucoup de choses, les réseaux sociaux sont intéressants quand ils sont bien utilisés. Nous faisons un métier de représentation, d’image, donc cela ne me choque pas du tout que les réseaux sociaux en fassent partie. C’est une fenêtre sur le public, et notamment sur le public jeune. Et puis cela peut devenir amusant ! Je suis présente sur les réseaux sociaux mais je me réserve chaque année une période de “digital detox”. De façon plus générale, les réseaux sociaux renvoient à la vraie problématique de la vie de l’artiste : où est la frontière entre le public et le privé ? C’est une vraie question. Et comme toute bonne question, je n’y ai pas de réponse.

Avez-vous l’impression que le public de l’opéra montre des signes de vieillissement ?

Avec les réseaux sociaux, je suis justement en contact avec un public jeune, qui est très présent, cela me fait vraiment plaisir. Donc je suis plutôt confiante sur le renouvellement futur du public. Mais, pour ceci, il ne faut pas arrêter le superbe travail qui est fait par les maisons d’Opéra, et qui permet d’ouvrir les portes à des nouveaux publics. Et puis c’est aussi à nous, artistes, de vivre dans notre époque.

 

 

 

 

 

 

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