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Interview avec … Edwin Crossley-Mercer

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Avec une formation musicale à Versailles et Berlin, et après plus de dix ans de carrière, le baryton-basse Edwin Crossley-Mercer s’est constitué un répertoire varié qui le mène sur les plus grandes scènes internationales. Son timbre de voix magique et son élocution somptueuse font tout autant merveille dans le baroque français (Lully, Rameau), que dans Mozart ou dans le Lied. Toujours avide de nouvelles découvertes et passionné de partitions, Edwin Crossley-Mercer nous parle de son parcours et de ses projets.

Photos : EdwinCrossleyMercer.com

Pouvez-vous nous parler de vos débuts et des raisons qui vous ont poussé à choisir le chant ?

Quand j’étais petit, il y avait beaucoup de musique à la maison : mon père est guitariste de country/folk, et ma mère était très mélomane. J’ai commencé à faire du piano à l’âge de quatre ans. Pour la petite histoire, je retrouverai cet été mon professeur de l’époque, pour un récital de Lieder, presque 30 ans plus tard ! Ensuite, je suis passé à la clarinette à l’âge de dix ans, et à l’adolescence, pendant un stage choral, on m’a fait remarquer que j’avais une jolie voix. La directrice de ce stage m’a conseillé d’aller chanter pour Robert Dumay qui enseignait au CNSM de Paris. J’avais alors seize ans. Il m’a conseillé de poursuivre ma formation par le biais du Centre de musique baroque de Versailles. À cette époque, la musique m’intéressait bien plus que l’école, inutile de vous dire que mon choix était vite arrêté avant même la fin de l’année scolaire et les impératifs du Bac (que je n’ai eu que grâce aux langues !).

Après vos études musicales, avez-vous tout de suite abordé le baroque ?

Après ma formation a Versailles, mes premiers engagements étaient justement avec les musiciens du centre de musique Baroque. Ce n’est qu’en 2006 que j’ai commencé l’opéra au Staatsoper de Berlin avec des rôles secondaires et j’ai fait mes débuts au festival d’Aix en Provence en 2008 dans Così fan tutte.

Quand j’ai commencé la musique, je ne connaissais que peu le « baroque ». Un peu de Bach et Vivaldi. De nos jours, grâce aux nombreux enregistrements qui existent, y compris d’œuvres récemment découvertes, on peut voir de très jeunes musiciens qui adorent les motets de Charpentier ou du Zelenka. Ce n’était pas mon cas au même âge. J’ai rencontré à Versailles beaucoup de professeurs fantastiques et me suis aperçu que c’était un répertoire qui convenait bien à ma voix. Il y avait une dimension spirituelle extraordinaire : nous jouions des oeuvres toutes composées pour des lieux comme la chapelle Royale, ou Notre Dame de Paris, où avaient opéré les grands musiciens des Rois. De ressentir cela dans les lieux de création ajoute une émotion particulière. Face à l’histoire, c’est comme une photographie de l’instant présent à travers la mémoire. Cela m’a marqué pour toujours.

Et vingt ans après, le répertoire baroque occupe une grande place dans votre carrière

Oui, d’ailleurs cette année, je ne fais pratiquement que du Rameau à l’opéra ! Il y a plusieurs productions de prévues : Les Boréades avec Emmanuelle Haïm à Dijon, Thésée dans Hippolyte et Aricie à Zurich, Les Indes Galantes à l’Opéra Bastille. Le dernier Rameau que j’avais chanté était Castor et Pollux au Théâtre des Champs-Elysées en 2014. Je suis curieux de revenir à ce répertoire quelques années plus tard et en particulier de retrouver le personnage de Thésée, un grand héros de « tragédie lyrique » que j’avais déjà chanté avec l’Ensemble Pygmalion et Raphaël Pichon en 2012.

Le baroque est-il pour vous un répertoire « salutaire » pour la voix, comme peut l’être Mozart par exemple ?

Tout répertoire qui laisse la voix s’épanouir en maintenant sa souplesse et sa mobilité est sain. Le baroque englobe beaucoup d’aspects techniques à maîtriser comme les vocalises ou les ornements mais dans les parties lentes il faut savoir faire des sons enflés et jouer avec le vibrato, cela nécessite une maîtrise du souffle.
Pour vous parler de baroque français, les récitatifs de Rameau ou de Lully sont en quelque sorte, une grande parole hiératique qui demande avant tout de la clarté. Notamment au niveau de la diction avec en plus une mélopée très ornée et stylisée. Il faut faire comprendre de la poésie si raffinée, à la syntaxe parfois complexe. Il s’agit avant tout de parole magnifiée. Mais il ne faut pas y sacrifier le son. C’est un équilibre où la voix ne doit pas être plus grosse que le mot. Il y a d’un côté des arias qui nécessitent de la virtuosité inspirée par les airs de cour ou même le style italien (en secret, tant le chauvinisme musical était exacerbé !) de l’autre, il y a les récitatifs déclamés. Ce mélange à trouver est très délicat et probablement pas la première chose que l’on choisisse d’étudier pour soutenir des lignes. Mais lorsque l’on comprend qu’en recherchant cet équilibre entre le son et le mot, on allie les consonnes justes pour faire mieux sonner les voyelles, on s’aperçoit que ce répertoire est une très bonne école. Et il n’y a pas que Rameau ! Ce qui est périlleux dans la musique baroque, c’est de ne pas chanter soutenu, de manière trop instrumentale. On finit toujours par se fatiguer à trop tenir la voix.

Le répertoire baroque italien, les opéras de Haendel par exemple, vous attire-t-il également ?

C’est une musique magnifique, sublime à chanter mais il n’y a pas que les musiques baroques italiennes qui m’attirent ! Le bel canto aussi. J’aurai le plaisir de refaire du Rossini l’année prochaine. Je ne suis pas qu’un interprète du répertoire baroque.

Est-ce important pour vous de chanter avec des instruments anciens ?

De collaborer avec de fantastiques orchestres qui jouent sur instruments modernes en disant que je préfère les instruments anciens serait injuste ! Il est juste important que la musique soit belle… Mais vous soulevez une question intéressante : le timbre des instruments « anciens » offre une sonorité unique – je pense par exemple aux dessus de violon sur les cordes en boyau, doublés par les anches des hautbois baroques, qui donnent ainsi un son inimitable – mais c’est peut-être le diapason que je mettrais en exergue. En effet, si l’on compare, par exemple, les ambitus des parties de chant de Rameau, de Gluck ou de Monteverdi, on apprend que les tessitures avait été choisies par les compositeur en fonction des voix, de leurs extrêmes, dans des diapasons donnés « localement » par les orgues dans les églises, instruments laborieux à accorder. Si l’on veut être fidèle à la pensée du compositeur il faut utiliser des diapasons « spécialisés », ceux que l’on imagine « d’origine ». Utiliser le diapason « moderne », unifié à 442 Hz dénature donc forcément un peu les timbres imaginés pour caractériser les personnages. À ce titre, on devrait plutôt jouer la musique de Mozart et de Verdi sur un diapason à 432 Hz, un peu plus bas que celui habituellement utilisé. Peu importe que vous ayez une voix longue ou pas.

Pour Mozart justement, vous avez à ce jour plutôt chanté ses opéras avec des orchestres jouant sur instruments modernes ?

Oui, en effet, cela est sans problème. Mozart offre une tessiture confortable à presque toutes les clefs de fa.
Pour le Comte dans les Noces de Figaro, c’est assez particulier, avec des scènes très dramatiques au 2e acte, puis un 3e acte avec le duo tendre et l’aria « Hai gia vinta la causa ». Finalement, tout ceci dépend beaucoup du rôle. Il est sûr que dans la Passion selon Saint Matthieu ou Elias de Mendelssohn, un diapason juste aide à ce que cela ne devienne trop héroïque mais je n’ai pas de problème à faire l’un ou l’autre. Se soucier de ces choix est un luxe !

Chanter dans de très grandes salles – comme à l’Opéra Bastille, où vous avez fait par exemple Papageno – est-il dangereux pour la voix ?

Il faut probablement projeter la voix différemment mais pour moi, cela ne change pas vraiment. Au contraire, c’est là que la voix se déploie. Se retenir n’est pas une bonne chose. Et inversement il faut apprendre à avoir confiance en une acoustique.

Certains endroits, comme le Theater an der Wien où je viens de faire Guillaume Tell de Rossini sont des cadres parfaits, tant pour les opéras de Mozart que de Verdi. Quant à Rameau à l’Opéra Bastille (Les Indes Galantes en septembre 2019), je ne peux pas encore vous dire … ce sera une première ! J’aime beaucoup l’acoustique sur scène, alors je ne vois pas pourquoi cela serait différent.

Vous avez chanté à l’Opéra de Munich en 2018 dans Orlando Paladino de Haydn, pouvez-vous nous parler de ce projet ?

Cet Orlando Paladino était une très belle découverte : des arias d’une grande beauté, une musique sublime , contrastée et virtuose et le casting était formidable. Haydn est largement sous estimé ! J’ai vraiment été bluffé par cet opéra au livret très tarabiscoté, mêlant sorcières, trahisons, chevaliers et princesses mais la production était brillamment mise en scène par Axel Ranisch, et superbement dirigée par Ivor Bolton, avec qui je vais chanter Castor et Pollux à l’été 2020. Cet Orlando Paladino va également être redonné.

Vous chantez beaucoup de Lieder, ainsi que dans des récitals. Est-ce un répertoire important pour vous ?

Plus qu’important, il est primordial. Les collaborations avec les pianistes sont extrêmement nourrissantes. On cultive davantage le lien entre poésie et composition musicale. Faire ce travail à l’opéra nécessite une connaissance des parties d’orchestre dans le détail. Comme si chaque instrument prenait part à la musique chantée. Ce lien est plus facile à construire avec une seule personne, le pianiste. Les mélodies, Lieder et Songs offrent une liberté immense d’interprétation puisque c’est de la musique de chambre et j’ai la chance de collaborer avec des pianistes qui savent respirer avec moi.

Récital, opéra, oratorio … j’aime tout chanter, l’important c’est de se concentrer sur une chose à la fois et de ne pas sauter trop rapidement d’un répertoire à l’autre.

Depuis vos débuts, comment votre voix a-t-elle évoluée en termes de tessiture, de puissance ?

Quand on est jeune, on a souvent des a priori sur l’évolution future de sa voix. Surtout pour les voix graves. Le répertoire que je chante actuellement me correspond bien : je connais mieux mes limites et mes forces. Je pense que ma voix a mûri, mais on ne peut pas se prendre en photo en pleine course. Vous dire exactement ce qui a changé est très subjectif ! Il faut continuer à cultiver la voix et faire ses « classes » comme un danseur, s’inspirer des enregistrements du passé et travailler le répertoire du futur comme Escamillo dans Carmen, Golaud dans Pelléas et Mélisande, Méphisto et des basses chantantes du bel canto. La question est plutôt : le futur, c’est quand ?

Quels rôles allez-vous aborder dans les prochaines années ?

Au cours des prochaines années, je vais reprendre des rôles qui me sont familiers : Figaro des Noces, Dandini dans La Cenerentola, Pollux, Thésée dans Hippolyte et Aricie, Osman et Ali des Indes galantes.

Avez-vous eu des expériences malheureuses avec des metteurs en scène ?

Je ne me suis jamais retrouvé dans une situation qui me gâche complètement l’ensemble. Bien sûr, des choses m’ont parfois laissé perplexe parce que le concept ne m’avait pas été bien expliqué ou ne correspondait en rien à ce que l’opéra doit être dans mon esprit. J’aime bien les défis et j’aime surtout chanter en jouant un rôle. À l’opéra, il y a tant de facteurs qui vous échappent, vous savez… je suis humain et il y a des choses que je préfère. J’ai eu beaucoup de chance jusque maintenant, et j’ai fait des mises en scène vraiment réussies ! Mais il faut être ouvert d’esprit, c’est la joie de ce métier, et quand le public est là c’est toujours galvanisant, on trouve sa propre histoire et la joie dans le chant.

Comment s’est passée votre collaboration avec Teodor Currentzis, avec qui vous avez chanté à plusieurs reprises ?

J’ai en effet chanté avec lui dans le Requiem de Mozart et ainsi que dans La Bohème à Perm et Baden-Baden. C’était une rencontre formidable : Teodor est quelqu’un de très charismatique, qui introduit une forme de spiritualité dans sa musique, qui ne compte pas son temps et qui est toujours à l’écoute. Bien qu’il soit d’origine grecque, il est basé à Perm en Russie, il y a une sorte de ferveur musicale, quelque chose de sacré. Les musiciens de musicAeterna, l’ensemble créé par Currentzis, sont formidables. Ils jouent tant sur instruments anciens que modernes. Je vais d’ailleurs donner un concert à Vichy cet été avec plusieurs d’entre eux. Nous y jouerons certaines des transcriptions que j’ai réalisées : les Nuits d’été de Berlioz ainsi que des Lieder de Mahler et Schubert, accompagnés par un octuor et ils joueront une de mes oeuvres favorites, Verklärte Nacht de Schönberg.

Avez-vous le temps de découvrir de la musique ?

C’est très bizarre : en ce moment, à chaque fois que j’allume la radio ou qu’on me parle de musique, ce sont des choses que je ne connais pas. Le répertoire musical est infini ! Il y a tant de choses que j’aimerais approfondir : Sibelius, les symphonies de Tchaïkovski, Mahler et Bruckner, les œuvres fondamentales de Mozart, les concertos de Schumann ou de Mendelssohn, la musique de ballet, les opéras russes etc. Je m’intéresse beaucoup à la musique que je ne chante pas (!), aux partitions d’orchestre et la direction ainsi qu’à l’improvisation pour laquelle je n’ai que très peu de talent. Je suis fasciné par le jazz et depuis peu je compose. D’ailleurs j’écris la musique de scène pour une pièce de théâtre à Vienne qui sera jouée au Josephstadt : Toulouse de David Schalko, dans une mise en scène de Torsten Fischer.

Vous chantez dans beaucoup d’opéras français. Est-ce un répertoire important à défendre pour vous ?

Je suis trop cosmopolite et intéressé par des choses différentes, dans toutes les langues, pour vouloir spécifiquement défendre un répertoire de tel ou tel pays. Evidemment, le répertoire français a ses chef d’oeuvres absolus (je pense à La Damnation de Faust de Berlioz), dont les Français pourraient se targuer d’être les ambassadeurs. Mais les Anglais ont excellé dans Berlioz ! En revanche, je trouve qu’on ne voit pas assez d’opérettes françaises, alors que le public les aime tant. Cela serait un répertoire à défendre tant il offre de la joie et fait partie de notre patrimoine populaire.

Avec vos déplacements et les contraintes inhérentes à la vie d’un chanteur lyrique, trouvez-vous le temps d’avoir d’autres passions ou hobbys ?

Je vis à la campagne et j’aime m’occuper de ma maison, de mon jardin, refaire du piano. Je me suis beaucoup attaché à mon lieu de vie, et c’est toujours difficile de repartir même si j’aime ma vie itinérante. Je me sens très chanceux de faire ce métier, de voir de belles villes, de chanter avec des collègues qui m’inspirent, qui m’éblouissent souvent.

Vous avez une page Facebook, un compte Instagram. Les réseaux sociaux sont-ils devenus indispensables pour les chanteurs d’opéra ?

C’est important pour communiquer sur son agenda, sur ce que l’on est en train de faire. Cela permet de se rapprocher du public, de montrer ce qui se passe derrière le rideau : un essayage costume, une loge, la vie en dehors des concerts. Cela permet tout simplement de faire de belles photos, en ce sens, je trouve Instagram très sympa. Les réseaux sociaux me permettent également de rester en contact avec ma famille et mes proches. C’est aussi comme un archivage, une manière de se rappeler le passé que de remonter un fil des posts. En revanche attention à l’addiction, la musique avant toute chose !!!

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