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À Salzbourg, Teodor Currentzis magnifie la Clémence de Titus

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Mozart – La Clemenza di Tito
Salzbourg, Haus für Mozart, 17 août 2017

Note : vous pouvez regarder gratuitement une retransmission de cette production sur le site de Medici.TV jusqu’au 4 novembre 2017.

A l’occasion de cette nouvelle production de La Clémence de Titus, Teodor Currentzis a profondément revisité l’opéra seria de Mozart, en augmentant sa durée de près d’une heure, le transformant du coup (presque) en grand oratorio choral. Il a en effet procédé à de nombreux ajouts, principalement issus de la Messe en Ut mineur (K.427), et coupé une partie des récitatifs. Ces inclusions sont plutôt habilement placées : par exemple, le « Benedictus » de la Messe pour souligner la générosité de Titus, le « Kyrie » l’effroi de la population après l’attentat du Capitole.

Revisiter de la sorte un tel chef d’œuvre est-il pertinent, utile, ou ne relève-t-il que de l’exercice de style ? Après tout, nous avons déjà vu cent fois pire de la part de certains metteurs en scène. Et puis, si cette proposition iconoclaste fonctionne, c’est que Currentzis réussit à tenir le spectateur en haleine par une exécution musicale absolument magistrale de bout en bout. Sa direction, très inspirée par René Jacobs, à qui il emprunte certains ornements dans des arias, emporte tout sur son passage. Rythme infernal entre accélérations et silences, grands moments de recueillement, folie des arrangements, c’est très impressionnant et incroyable d’inventivité. Inutile de préciser que chanteurs et musiciens sont tous entraînés dans ce tourbillon. Les musiciens de musicAeterna sont magnifiques de virtuosité pour les cordes et de couleur pour les bois et les vents. Ils sont emmenés par un étourdissant continuo (Artem Abashev et Maria Shabashova au pianoforte et Israel Golani au … luth et à la guitare baroque !) qui fait bien plus qu’accompagner les récitatifs, et devient un personnage à part entière de l’opéra. Les choristes du musicAeterna Choir sont quant à eux superbes de précision et d’engagement.

Les chanteurs, tous très investis, prennent tous les risques, et n’ont pas tous exactement le profil requis par leurs rôles. Currentzis leur impose il est vrai un rythme d’enfer et des cadences et ornements souvent délirants. En Tito, le ténor Russell Thomas, toujours très digne, est ainsi parfois légèrement dépassé par le tempo. Golda Schultz, touchante et très agile, manque un peu de puissance et n’a pas les graves de Vitellia.  Quant à Marianne Crebassa, devenue véritable icone du Festival depuis ses débuts à Salzbourg il y a quelques années, on doit à son timbre juvénile et son infaillible technique, les moments les plus spectaculaires de la soirée (et quel accueil du public !). Les soprani Christina Gansch et Jeanine De Bique, en Servilia et Annio, sont musicalement de toute beauté, d’autant que l’inclusion de musique complémentaire leur permet de briller davantage que leurs rôles ne l’autorisent habituellement.

La force et la radicalité de la proposition musicale de Currentzis éclipsent largement la mise en scène de Peter Sellars, qui nous est apparue en comparaison assez peu cohérente et par moments presque anecdotique (afficher « Terroriste » à la place de « Traditore » sur les écrans de sur-titrage…). Avouons que nous n’avons pas été complètement convaincu par cette transposition de la Rome antique au sein de la terrible crise actuelle des réfugiés, ni par Titus chantant l’intégralité du 2e acte dans un lit d’hôpital après que Sesto, devenu terroriste, a tenté de le tuer à la fin du 1er acte. Toutefois, le metteur en scène américain a du métier et, le théâtre reste toujours présent et les chanteurs bien dirigés, ce qui reste le principal. On retiendra un moment inoubliable : pendant l’aria « Parto, parto », Marianna Crebassa est rejointe sur scène par le clarinettiste solo (Florian Schuele) pour un échange musical et théâtral absolument bouleversant, soulignant de la plus belle des façons l’amour de Mozart pour la voix et pour cet instrument (voir extrait vidéo ci-dessous).

Cette Clémence de choc sera reprise, en version de concert, mais avec une distribution un peu différente (Gauvin/d’Oustrac/Schmitt en Vitellia/Sesto/Tito) à la rentrée, dont le 15 septembre 2017 à Paris au TCE. Une reprise de la version scénique est prévue en 2018 à l’Opéra d’Amsterdam.

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